01 mai 2006

Jean-François Revel

Philosophe, écrivain, journaliste, académicien et libéral convaincu, esprit fort du 20e siècle, Jean-François Revel est décédé dans la nuit du samedi au dimanche 30 avril. Présenté, dans les quelques secondes que les télévisions ont daigné réserver à sa nécrologie, comme un penseur de droite. Lui se considérait précisément comme l'inverse, un homme de gauche. Voici ce qu'il confiait à Olivier Todd dans un entretien de février 1997, paru dans le magazine Lire :

"Je n'ai jamais cessé de me considérer comme étant de gauche. A l'origine, être de gauche, c'est lutter pour la vérité et la liberté, et pour le maximum de justice sociale. Mais une justice sociale établie selon des méthodes qui marchent, pas selon des méthodes qui échouent, comme la redistribution à tout-va qui ne fait qu'affaiblir l'économie. Ayant combattu les régimes totalitaires, je n'admets pas d'être traité d'homme de droite par les hommes qui les ont soutenus, par ceux qui encensent encore Fidel Castro. Si trouver Castro répugnant, c'est être de droite, alors je veux bien être de droite. Ces gamineries témoignent de la sclérose intellectuelle la plus totale. Ce qu'on appelle la gauche n'est plus aujourd'hui qu'un clan, une espèce de tribu, un ensemble de spécialistes de l'escroquerie dans les relations publiques, de manipulateurs habiles, qui ont l'art de présenter des idées et des théories qui ont amené les plus grandes catastrophes dans l'histoire de l'humanité comme étant des choses progressistes."

Esprit libre, comme on le voit, qui ne craignait pas de heurter la bien-pensance, qui déresponsabilise les individus et veut en faire systématiquement des victimes (voyez ce morceau choisi d'une interview parue dans Le Figaro le 15 février 1996).

Guy Sorman a rendu un bref et bel hommage à Revel sur son blog, qui commence ainsi : "Toute l’œuvre de Revel est un combat contre la mauvaise foi : il ne comprenait pas que les hommes puissent avoir la passion des idées fausses, idéologiques ou métaphysique." Revel est l'homme qui voulait échapper à toute idéologie, à l'emprise sournoise et si forte des convictions intimes et irrationnelles qui aveuglent. Telle fut l'un de ses questionnements les plus constants : "Comment se forment nos convictions ? C’est un véritable mystère, nous sommes beaucoup plus attachés à nos convictions, voire à nos erreurs, qu’à la vérité et même qu’à nos intérêts. La majeure partie de l’histoire humaine montre que les hommes ont généralement agi contre leurs intérêts, par fidélité sectaire à des convictions absurdes." Convictions innombrables et de tous ordres.

Ainsi, ce slogan tellement ressassé qu'il semble avoir acquis le statut de vérité, d'évidence, selon lequel "les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches sont de plus en plus riches". Faux ! s'insurge Revel. L'écart entre les riches et les pauvres peut très bien s'élargir, mais le niveau de vie des pauvres augmente néanmoins. Les pauvres d'aujourd'hui sont moins pauvres que ceux de jadis. Défense explicite du libéralisme économique, contre les caricatures duquel Revel s'est toujours dressé avec énergie.

Mais cessons les querelles. Revel est mort. Olivier Todd, dans l'entretien que nous avons évoqué plus haut, lui avait demandé s'il pensait à sa mort. Telle fut sa réponse :

"Evidemment. J'en suis toujours resté à Epicure et à Montaigne. Un chapitre de Montaigne s'appelle «Que philosopher c'est apprendre à mourir». Mais je ne suis pas non plus tellement d'accord avec ça. Cela ne s'apprend pas. On ne peut apprendre que ce qu'on peut répéter. La mort est un fait unique et un fait brut. A partir du moment où on ne croit pas à un au-delà ou à une réincarnation, il ne reste plus qu'à accepter le néant."

Revel, athée lucide, a donc affronté le néant, sans illusion. Il a traversé ce "quart d'heure de passion sans conséquence" dont parle justement Montaigne, qui, lui aussi, avait fini par se libérer de la croyance selon laquelle on peut dompter la mort, et qui savait bien qu'on ne se prépare pas à ce tout dernier moment. Dans ce dernier moment, il n'y a plus qu'à s'en remettre au sort, à la bonne grâce de notre Mère Nature...


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2 commentaires:

François Brutsch a dit…

Comme il n'y a apparemment pas de rétroliens (trackbacks) sur ce blog, je me permets de signaler mon billet dans lequel je recense celui-ci...
http://swissroll.info/?2006/04/30/642-deces-de-jean-francois-revel

Taiké Eilé a dit…

Merci pour ton passage et pour m'avoir recensé. Dans l'article du Point que tu mentionnes, j'ai pu lire avec bonheur ceci :

"Est philosophe, comme l'exprimait déjà Socrate, quiconque se met à réfléchir, en toute liberté d'esprit, comme fait Montaigne, à mes yeux bien plus et bien mieux philosophe que Descartes ou Hegel, beaucoup trop systématiques."

Très juste, selon moi.