10 septembre 2007

La stratégie pro-islamiste des Etats-Unis

Extraits de Genèse et actualité de la "stratégie" pro-islamiste des Etats-Unis, par Alexandre del Valle, 13 décembre 1998 :

"Depuis la fin des années soixante-dix, les États-Unis ont, indirectement ou directement, involontairement ou volontairement, soutenu des mouvements islamistes, principalement sunnites. Ce constat peut surprendre, si l'on se réfère aux raids américains contre des bases terroristes d'Oussama Bin Laden durant l'été 1998, eux-mêmes consécutifs aux attentats anti-américains perpétrés le 7 août à Dar es-Salam et Nairobi. [...] Les États-Unis ont pour priorité de conserver une emprise sur les réserves d'hydrocarbures du Moyen-Orient. Il s'agit par conséquent de contrarier les mouvances les plus modernistes (Irak) et révolutionnaires (Libye, Iran) de l'islam, désireuses d'échapper à "l'impérialisme économique" américano-saoudien, et de s'appuyer sur les régimes les plus conservateurs (souvent fondamentalistes) dépendants de l'Occident, afin de renforcer la présence des sociétés américaines dans ces zones. Ceci permet de comprendre pourquoi Washington a soutenu, depuis les années 70, des mouvements islamistes sunnites allant des Frères musulmans syriens aux Taliban afghans et à la Gamaà égyptienne, en passant par le FIS, les Islamistes bosno-albanais, sans oublier les Wahhabites saoudiens, précurseurs et financiers de la mouvance islamiste sunnite. Les "atlantistes" européens devraient donc prendre conscience que les Américains, s'ils ne sont pas des "ennemis", n'en défendent pas moins avant tout - et cela est légitime - leurs intérêts propres, y compris lorsque la défense de ceux-ci passe par des alliances tactiques avec des régimes que les valeurs de la nation américaine semblent condamner et qui menacent les Etats européens."

"Dans les années 70 [...] le prix des hydrocarbures augmentera suite à la guerre d'octobre 1973, une hausse du cours du brut provoquée par les pays arabes producteurs de pétrole mais également par les sociétés pétrolières américaines. Ceci aura pour conséquence l'enrichissement considérable des pays musulmans producteurs, notamment l'Arabie Saoudite - dont les revenus annuels sont passés, entre 1973 et 1978, de 4,35 à 36 milliards de dollars - qui investira une grande partie de ses rentes dans la promotion de l'islam hanbalite, celui dont s'inspirent les islamistes sunnites et les wahhabites. Le lit de l'islamisme sera par conséquent préparé dans un premier temps par la promotion d'un islam fondamentaliste dont l'introduction au sein des législations des États musulmans sera la condition sine qua non de l'aide au développement. La quasi totalité des réseaux islamistes implantés au Proche-Orient, en Afrique et en Occident, seront ainsi financés par l'État saoudien et par le biais d'institutions islamiques internationales qu'il contrôle..."

"Le saoudien Oussama Bin Laden, dont la fortune est estimée à 300 millions de dollars (1,8 milliard FF), est ainsi considéré comme l'un des plus importants financiers des islamistes dans le monde. Officiellement désavoué aujourd'hui par le royaume saoudien, et réfugié en Afghanistan, le milliardaire continue de financer les réseaux islamistes sunnites à travers le monde. Financier des Taliban, qui lui sont redevables et refusent pour cela de le livrer aux Américains, Bin Laden reste en contact étroit avec sa famille, l'une des plus riches du Royaume saoudien, ainsi qu'avec le clan ultra puissant des Sudaïri, auquel appartient le prince Turki Ibn-Fayçal, chef des services secrets saoudiens, avec qui Bin Laden avait créé la "Légion islamique" afghane dans les années 80, milice directement soutenue par la CIA et Riyad. Ibn-Fayçal demeure en étroite relation avec les Talibans, en particulier avec le Mollah Omar, leur chef suprême. Aujourd'hui, Bin Laden est d'autant plus dangereux pour les Américains qu'il constitue une preuve compromettante démontrant que "l'ennemi islamiste", tant désigné depuis peu par la presse et le pouvoir américains, a été enfanté et réveillé par Washington."

"Décidée à déstabiliser "l'empire du mal", la CIA mit sur pied, entre 1977 et 1978, en collaboration avec les services spéciaux turcs et saoudiens, des réseaux de propagande islamiste destinés à infiltrer les mouvements nationalistes musulmans et le clergé sunnite en Asie centrale. Des exemplaires du Coran et de la littérature interdite par Moscou, sur les héros de guerres anciennes contre les Russes, tel Chamil, furent introduits en masse, ainsi que des armes. Ces réseaux furent organisés sous l'autorité du patron du Conseil national de sécurité (NSC), Zbigniew Brzezinski, qui parvint à convaincre Carter de jouer la carte islamique pour affaiblir l'Union soviétique. L'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique en décembre 1979 surviendra à point nommé et elle fera basculer dans le camp de Brzezinski les officiels américains réservés vis-à-vis de la stratégie islamiste. Dans ses Mémoires (From the Shadows, éd Simon and Schuster, 1997), l'ancien directeur de la CIA Robert Gates affirme même que les services secrets américains avaient aidé les moujahidîn, en rébellion contre Najibullah, dès le 3 juillet 1979, soit six mois avant l'invasion soviétique. Zbigniew Brzezinski confirme ce fait lorsqu'il déclare que la CIA aurait en fait, à travers cette opération clandestine, "sciemment augmenté la probabilité de l'invasion soviétique" et réussi ainsi à "attirer les Russes dans le piège afghan"."

"Quelques jours à peine après l'invasion de l'Afghanistan, Carter décida de se rapprocher du Pakistan, alors dirigé par le général islamiste Zia-Ul-Haq, et il promit à ce dernier, le 4 janvier 1980, lors de sa déclaration télévisée, que les États-Unis défendraient son pays contre la menace soviétique toute proche, conformément aux accords de défense américano-pakistanais. Après l'élection de Ronald Reagan, la nouvelle administration accepta totalement les plans du Conseil National de Sécurité et de la CIA élaborés sous Carter, sachant pourtant que le prix de cette aventure serait la radicalisation de l'islamisme anti-occidental un peu partout dans le monde. Les États-Unis décidèrent alors de monter la plus grande opération clandestine jamais réalisée depuis 1945."

"William Casey, chef de la CIA, et le Prince Turki Bin Fayçal, chef des services secrets saoudiens, toujours en fonction, ne voulant pas que Washington et Riyad fussent mêlées de trop près aux opérations en Afghanistan, ce furent les services secrets pakistanais, l'Inter Service Intelligence (ISI), qui se chargèrent de recruter les combattants islamistes et de ventiler l'aide financière aux Moudjahidiîn. Ils confieront une partie du travail à des Frères musulmans arabes et au parti islamiste pakistanais Jamaat-i-Islami, d'où sont issus nombre de conseillers du Général Zia-Ul-Haq. La CIA fit donc livrer les premières armes aux rebelles afghans dès janvier 1980, via l'ISI : fusils Enfield 303, lance-roquettes RPG-7 et kalachnikovs en provenance d'Égypte."

"En mars 1985, le président Reagan décida d'augmenter l'aide aux moudjahidîn, rebaptisés pour les médias "combattants de la Liberté". William Casey, qui avait fait l'année précédente une visite au Pakistan, avait émis des appréciations tellement positives sur l'ISI, pourtant ouvertement fondamentaliste, que dès 1985, le montant de l'aide américaine pour les Moudjahidîn fut doublé", confirme Assem Akram. C'est ainsi qu'au terme de négociations secrètes, Ronald Reagan signa la Directive de Décision de Sécurité Nationale - NSDD - n° 166 autorisant la livraison de 1000 missiles antiaériens Stinger. La CIA étant réticente au départ, ce sera le Conseil national de sécurité, en la personne de Vincent Cannistraro, agent de la CIA devenu directeur du programme espionnage au NSC, qui parviendra à faire admettre ses vues auprès du président américain."

""Moudjahidîn, vous n'êtes plus seuls, votre combat est le nôtre", lança Ronald Reagan en janvier 1988. Entre 1980 et 1989, la résistance afghane recevra des Américains près de quinze milliards de dollars d'assistance militaire. La CIA et les Pakistanais recrutèrent alors, parmi les sept groupes fondamentalistes d'Islamabad, le plus déchaîné des chefs rebelles, Gulbudin Hekmatyar, chef du parti islamiste Hezb-islami, trafiquant de drogue ambitieux et féroce."

"Outre la volonté de nuire à Moscou, les Américains envisageaient d'encourager un fondamentalisme sunnite et conservateur, allié de Washington et pouvant neutraliser l'expansion de l'islamisme chiite. L'embryon d'une "Internationale islamiste sunnite" prit donc corps dans le contexte de la guerre d'Afghanistan autour de personnages clés tels que Qazi Hussein Ahmed, dirigeant du Jamàat islami pakistanais, Bin Laden, qui faisait le lien entre services secrets saoudiens, américains, pakistanais et volontaires arabes, et d'autres islamistes proches des Frères musulmans et du Gamaà égyptien, notamment son chef Omar Abdel Rahmane, impliqué dans l'attentat du World Trade Center, et dont les deux fils se trouvent toujours aux côtés des Talibans. [...] Les fondamentalistes de tous les pays musulmans furent alors encouragés à aller faire le jihad en Afghanistan et au Cachemire ou à s'entraîner à Peshawar (base-arrière pakistanaise des mudjahidîn). Au début des années 80, 3 000 arabes combattaient en Afghanistan. Quelques années plus tard, il seront 16 000 auprès de Hekmatyar et Bin Laden. Dès 1984, en effet, "des milliers de militants islamistes, parmi les plus remuants du Proche-Orient, partent pour l'Afghanistan. Un riche Saoudien, Oussama Bin Laden, coordonne leur recrutement", écrit Olivier Roy, spécialiste de l'Asie centrale au CNRS. A Peshawar, ils sont pris en charge par le bureau des services, un organisme dirigé par Abdullah Ezzam, Jordanien fondateur de la Légion islamique. En 1982, un centre de recrutement pour combattants islamistes, le "El-Kifah Center", avait déjà été ouvert par la CIA, à Brooklyn - sous l'autorité de William Casey. La direction en avait été confiée à l'égyptien Mustafa Shalabi, ami de Abdullah Ezzam. Les volontaires recrutés dans ce centre seront autorisés à s'entraîner à tirer au High Rock Shooting Range de Naugatuck dans le Connecticut. 17 centres semblables à l'El-Kifah Center seront ouverts par la suite dans d'autres Etats de l'Union. Malgré l'opposition progressive du département d'Etat, l'aide américaine aux combattants islamistes afghans et pakistanais fut en partie maintenue après le retrait des Soviétiques des maquis afghans (février 1989). "Les camps installés en zones tribales afghanes et destinés naguère à former des Moudjahidîn anti-soviétiques n'ont jamais été fermés. Les réseaux internationaux continuent de recruter pour toutes les jihad en cours : Etat islamique en Afghanistan, Yémen avant 1994, Cachemire, Bosnie et désormais, Etats-Unis". Rappelons tout de même que le GIA et le FIS sont les créations des "Afghans", jadis entraînés par la CIA et l'ISI [...]. Les chefs du mouvement islamiste égyptien Gammaà Islamiyya : Fouad Qassim et Ahmed Taha, sont également d'anciens "afghans", comme Ahmed Zawahiri, dirigeant du Jihad égyptien, qui cosigne les communiqués terroristes de Bin Laden. Concernant la rébellion islamiste du Cachemire, le mouvement Harakat al Ansar dispose de camps d'entraînements dans la province afghane de Khost (qui fut la principale cible du bombardement américain du 21 aout 1998). Enfin, le chef présumé du groupe qui a commis l'attentat de Louxor contre les touristes européens en septembre 1997 (Mohammad Abdel Rahmane) est aussi un "afghan". Les Etats-Unis portent donc une responsabilité écrasante dans l'exacerbation de la menace islamiste anti-occidentale qui surgit un peu partout dans le monde, même si le monstre enfanté semble peu à peu échapper à son concepteur. Avec la guerre du Golfe (1990-1991) et à la suite de la chute de l'Union soviétique (1991), la stratégie pro-islamiste de Washington connaîtra un premier infléchissement. La présence de soldats "Infidèles" en Arabie, terre du Prophète, est insupportable aux yeux des anciens collaborateurs islamistes des Américains. La stratégie confessionnelle américaine semble alors être remise en question, surtout avec l'attentat du World Trade Center de février 1993 à New York, auquel succéderont ceux de novembre 1995 contre une caserne en Arabie Saoudite et de juin 1996 contre des militaires américains à Khobar. Pourtant, des figures de l'islamisme radical comme Rachid Ghannouchi, coordinateur de nombreux réseaux islamistes en Occident, déclarent que "les Américains sont plus conciliants que les Européens à l'égard de l'Islam", rappelant le fait que les Américains avaient cautionné la tentative d'insurrection fomentée par le parti islamiste En-Nahda contre les autorités tunisiennes. [...] Concernant l'Afrique du Nord en général, Jack Covey déclarera au Congrès, en mai 1991, qu'il était "nécessaire d'intégrer les partis islamiques dans les nouvelles sociétés démocratiques en Afrique". Plus récemment, le Département d'Etat déplorait l'interdiction des formations intégristes comme l'ex-"Parti de la Prospérité", rebaptisé "Parti de la Vertu", chassé du pouvoir par un coup d'Etat perpétré fin 1997 par l'Armée turque. La guerre du Golfe fut l'occasion, pour la plupart des mouvements islamistes, de fustiger l'Arabie Saoudite et le "Grand Satan" américain. Mais, comme l'explique Ghassan Salamé, "les mouvements islamistes n'ont pas tous soutenu l'Irak". [...] Le Pakistan fondamentaliste soutint [...] l'intervention américaine. L'Iran s'aligna sur les positions occidentales. Pour ce dernier, comme pour la plupart des islamistes, le régime irakien demeurait coupable de s'être éloigné de l'islam."

"En dépit des attentats anti-américains du World Trade Center de février 1993 et du 7 aout 1998, contre les ambassades américaines en Afrique, et dont les inculpés étaient tous d'anciens "afghans", Washington ne semble pas avoir réellement remis en cause son soutien aux mouvements et États fondamentalistes. Le département d'État ne partage pas la méfiance des officiels européens, surtout français, vis-à-vis de l'islamisme, considérant improbable le phénomène de contagion à toute l'Afrique du Nord et au reste du monde musulman."

"D'après le général Salvan, cette bienveillance à l'égard de l'islam fondamentaliste découle de l'idéologie religieuse puritaine, d'essence également fondamentaliste, qui fut à l'origine de la déclaration d'indépendance des États-Unis. Aux antipodes de la tradition laïque de la France, les officiels américains rappellent l'importance de la religion dans l'édification de l'Amérique et citent la Bible comme inspiratrice de leur constitution. "Les valeurs musulmanes d'engagement personnel dans la foi et de service à la société sont des valeurs universelles. Ce sont des valeurs que nous partageons tous", déclarait le 1er mars 1995 Bill Clinton aux musulmans américains, à l'occasion de la fête musulmane de l'Aïd el-Fitr. "Les valeurs traditionnelles de l'islam sont en harmonie avec les idéaux les meilleurs de l'Occident", poursuivait le président américain quinze jours plus tard lors de la visite du roi Hassan II. Autant de déclarations qui furent chaleureusement accueillies jusqu'au sein de la mouvance islamiste."

"Sur le plan extérieur, la stratégie pro-islamique de Washington repose principalement sur une analyse géopolitique à long terme, même si cela peut surprendre. Les Etats-Unis considèrent en effet l'Asie centrale et les contrées musulmanes pétrolifères et gazières de l'ex-Union soviétique comme la zone stratégique la plus importante du monde. Dans son dernier ouvrage, Zbigniew Brzezinski explique ainsi que l'enjeu principal pour l'Amérique est cette "Eurasie", vaste ensemble allant de l'Europe de l'Ouest à la Chine via l'Asie centrale. Brzezinski explique que les Etats-Unis sont décidés à tout faire pour demeurer l'unique superpuissance mondiale et pour empêcher les Russes de redevenir un concurrent sérieux. La stratégie américaine de "ceinture verte" contre l'empire soviétique a donc été reconduite contre la Russie post-communiste, ce qui fonde le géopolitologue François Thual à parler de "néo-containment" contre la puissance russe dont Washington craint les velléités "anti-hégémoniques". Le Pentagone profite en fait de l'atténuation du rôle international de la Russie pour conquérir petit à petit les anciennes aires d'influence soviétique, d'autant plus stratégiques qu'elles constituent des zones de réserves d'hydrocarbures susceptibles de diminuer à terme la dépendance énergétique des Etats-Unis envers les pays du Golfe, la diversification des sources d'approvisionnement étant devenue l'une des priorités américaines."

"La politique pro-islamiste des États-Unis participe en fait d'un pragmatisme poussé parfois à l'extrême. "Les Américains veulent améliorer leur réputation auprès des fondamentalistes, afin de diminuer les chances d'être à nouveau considérés comme l'ennemi implacable de l'islam", écrit Edward G. Shirley, pseudonyme d'un ancien spécialiste de l'Iran à la CIA. Il s'agit donc d'établir des relations avec les islamistes les moins anti-américains, les dégâts susceptibles d'être causés par ces derniers aux Américains étant jugés négligeables par rapport aux dividendes qu'une bienveillance à leur endroit pourrait rapporter à long terme, au cas ils accéderaient au pouvoir."

"Mais jusqu'aux attentats anti-américains du 7 aout 1998, l'une des plus éclatantes confirmations de la pérennité de la stratégie américaine pro-islamiste fut le soutien apporté, dès 1994, par Washington aux ultra-fondamentalistes taliban qui prirent le contrôle - en mai 1997, avec la prise de Mazar-i-Charif, de la quasi totalité de l'Afghanistan. Après avoir soutenu Gubuldin Hekmatyar jusqu'à son échec en 1995, le Pentagone apporta son soutien aux Taliban, nouveaux préférés de l'armée pakistanaise, dans le cadre de sa coopération avec l'ISI. Après l'échec de Hekmatyar, les Taliban étaient censés, d'après les nouvelles orientations de Washington, rétablir l'ordre et la stabilité en Afghanistan, notamment afin que la société UNOCAL puisse poursuivre ses projets de construction de canalisations devant transporter le pétrole et le gaz du Turkménistan vers l'Europe et le Pakistan via l'Afghanistan."

"C'est en utilisant la méfiance des musulmans envers les puissances coloniales européennes que Washington parvint à obtenir du Roi Ibn Séoud, le 29 mai 1933, la première concession pétrolière pour la partie orientale de l'Arabie Saoudite. Celle-ci revint à la Californian Arabian Standard Oil ­ (Aramco). À l'instar des Frères musulmans actuels ou des dirigeants du FIS, les très puritains wahhabites fustigeaient la civilisation occidentale, donc américaine. Mais les Américains, en tant que partenaire commercial, leur offraient des garanties de technicité et de coopération dépourvues de relents colonialistes. L'accord implicite était le suivant : "Vous nous laissez appliquer la loi islamique et régner en Arabie Saoudite selon nos valeurs anti-occidentales et nous coopérons économiquement avec vous". Or ce genre d'accord allait devenir le paradigme de la stratégie "islamo-pétrolière" des États-Unis."

"Aujourd'hui, Washington continue à exploiter le discrédit dont souffrent les anciennes puissances coloniales européennes espérant être l'unique bénéficiaire des contrats d'exploitation d'hydrocarbures, dont les plus importants gisements sont situés dans l'Eurasie islamique. En effet, si l'on prend en compte les réserves du Golfe, d'Afrique du Nord et d'Asie centrale, ce sont près de 75 % des réserves mondiales prouvées qui sont entre les mains du monde musulman. Par conséquent, les États-Unis, qui veulent épuiser le moins vite possible leurs réserves, entendent continuer à contrôler le trafic pétrolier et à bénéficier du rôle privilégié que joue le dollar dans celui-ci. Volonté que le secrétaire adjoint en charge des Proche et Moyen-Orient, Robert Pelletreau, rappela le 6 avril 1995 devant la commission des Relations internationales du Congrès : "Les priorités américaines dans la région sont : négocier et développer des accords de sécurité dans la région du Golfe afin d'en assurer la stabilité et l'accès aux réserves pétrolières vitales pour notre prospérité économique ; assurer l'accès aux entreprises américaines dans la région"."

"Le Turkménistan est crédité de réserves de gaz de l'ordre de 4 500 milliards de mètres cubes et les réserves de pétrole que renferme le Kara Koum sont évaluées à 6 milliards de barils. Il retient donc lui aussi toute l'attention des compagnies pétrolières (Unocal, Delta Oil, Mobil, Monument, Bridas, Petronas), engagées dans différents projets de construction de canalisations qui transporteraient du gaz et du pétrole turkmènes vers le Pakistan et l'Inde. L'Iran, à cause des royalties escomptées pour le passage des canalisations sur son sol, et l'Arabie Saoudite, parce que sa société Delta Oil est candidate, proposent deux projets de tracés opposés, respectivement soutenus, d'une part, par les Américains, les Saoudiens et les Taliban ; d'autre part, par les Russes et les Iraniens. Le premier concerne la construction d'un oléoduc qui traverserait l'Afghanistan et déboucherait dans un port pakistanais au nord de Karachi (Gwadar). Ce projet, dont le coût s'élèverait à 2,6 milliards de dollars, irait de pair avec celui visant à construire un gazoduc de 1 300 km de longueur reliant le Turkménistan au Pakistan et à l'Inde via la zone ouest de l'Afghanistan. Ces deux plans sont soutenus par la compagnie américaine Unocal et la saoudienne Delta Oil et leur réalisation dépend d'un retour de l'Afghanistan à la stabilité. Chris Taggart, vice-président d'Unocal, admettait d'ailleurs que "la domination des Taliban pourrait être un facteur positif" pour la réalisation du tracé et que "les récents événements étaient susceptibles de favoriser le projet", envisageant une reconnaissance des Taliban par les États-Unis. C'est ainsi que Washington reçut en février 1997 des délégations de Taliban, afin de trouver avec eux un terrain d'entente alliant le retour de la stabilité à la construction de canalisations ; que des bureaux d'Unocal ont été ouverts à Kaboul en mars 1997 ; et que la compagnie américaine s'est vu confier par les Taliban la tâche de former les Afghans (ouverture d'un centre à Kandahar) à la technologie des pipelines. Alors que les États-Unis avaient jugé inopportun de rouvrir leurs ambassades à Kaboul sous les gouvernements Rabbani et Massoud, ils s'empressèrent de reconnaître le pouvoir des Taliban lorsque ceux-ci prirent le contrôle de la capitale afghane le 26 septembre 1996, le département d'État publiant pour l'occasion un communiqué qualifiant de "positive" leur victoire et annonçant l'envoi d'une délégation officielle à Kaboul. "Le projet de gazoduc reliant le Turkménistan au Pakistan, répond à deux priorités américaines : assurer une liaison directe pour évacuer les hydrocarbures d'Asie centrale et de la Caspienne, où les compagnies américaines investissent massivement ; renforcer l'isolement de l'Iran, qui est [pourtant] le candidat naturel au tracé du gazoduc". Concernant le second projet, Téhéran, avec Ankara, cette fois-ci, estime que le tracé au départ du Turkménistan doit contourner l'Afghanistan et traverser la Turquie. Ces intérêts contraires à ceux des Saoudiens expliquent en partie la haine qui oppose violemment Téhéran aux Talibans, favoris de Riyad."

"Depuis les représailles américaines d'août 98 visant à détruire les bases d'entraînements terroristes de Bin Laden en Afghanistan et au Soudan, Américains et Talibans semblent être devenus des ennemis irréductibles, ce qui infirmerait la thèse de l'alliance objective islamo-américaine. En fait, les Talibans sont les obligés de leur financier Bin Laden, qui est la véritable cible des raids américains, et Madeleine Albright elle-même a déclaré officiellement, le 18 août 1998, que les Talibans pourraient être reconnus par Washington "s'ils cessaient d'héberger ceux qui sont considérés comme des terroristes", notamment Bin Laden, réclamé depuis 1996 par Washington depuis qu'il a été reconnu responsable d'attentats anti-américains commis entre 1991 et 1994 aux Etats-Unis et en Arabie Saoudite."

1 commentaire:

Sohail a dit…
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