12 octobre 2006

Question de méthode

Malgré les précautions que j'ai prises en préambule à cette série d'articles, certains auront encore, je le crains, tendance à ranger ma démarche de questionnement dans la longue série des délires conspirationnistes. Car en posant des questions et en mettant sous le nez des internautes des faits, des coïncidences et des mensonges "troublants", j'insinue nécessairement quelque chose, pense-t-on, j'insinue l'implication du gouvernement américain dans les attentats du 11 septembre... Eh bien, non. Je me refuse à insinuer quoi que ce soit, je me refuse à proposer quelque thèse que ce soit, conscient que je n'en suis pas capable. Des soupçons peuvent évidemment s'immiscer dans mon esprit à la considération de tel ou tel élément ; mais je ne pense pas, à ce jour, avoir trouvé un fondement stable à d'éventuelles accusations. J'attends l'avis de gens mieux informés que moi, leur réaction face aux questions (légitimes ou pas, je ne sais) que je soulève, avec beaucoup d'autres.

Je me désolidarise ainsi totalement des vrais "complotistes" qui pullulent sur le Net, et qui prétendent nous révéler la vérité cachée sur le 11 septembre. Je me méfie des "révélations", et des prétendus initiés qui pensent connaître le sens caché du monde.

J'avais plutôt vanté (dans mon précédent article) le film Loose Change, pour la démarche de questionnement (à grande échelle) qu'il avait inaugurée, et pour les nombreuses informations qu'il apportait à un public qui n'avait jamais fait trop de recherches sur le 11 septembre. Cela dit, je réprouve sa méthode. Son montage "branché" et racoleur, ce ton tellement partisan, cette façon de nous poser des questions en nous suggérant immédiatement où se situe la vérité, cette suffisance qui consiste à penser qu'on a déjà tout compris, qu'on connaît le fin mot de l'histoire. Je réprouve l'usage de citations tronquées, amputées d'un contexte qui en change parfois radicalement le sens, ces reprises de rumeurs qui ont pourtant été démenties (comme l'idée selon laquelle le Vol 93 aurait atterri à Cleveland), pour le dire d'un mot, cette manipulation. Nul doute que les auteurs de ce film recherchent sincèrement la vérité, mais leur méthode contestable dessert leur cause. Car, au milieu de tous ces errements, il y a des bribes de vérités, des éléments (semble-t-il) fort valables qui méritent vraiment qu'on s'y arrête. Le principal reproche que je ferai à un film comme Loose Change, au fond, c'est de céder à la tentation de faire du cinéma, du spectacle, en faisant mine de ne faire qu'une enquête journalistique. Bref, le mélange des genres. Loose Change est un film séduisant ; la vérité nue est, en général, moins affriolante.

Des reproches analogues pourraient être adressés à un autre film dont j'avais aussi parlé : Who killed John O'Neill ?. Nous avons là un mélange indistinct de vérités, d'approximations, de raccourcis, et puis d'insinuations, d'hypothèses, ou plutôt de thèses (car elles sont présentées sans aucune prudence), complètement hasardeuses (comme celle, par exemple, selon laquelle Al-Qaida ne serait, en fin de compte, qu'un cartel de drogue...) ; tout ceci habillé par une mise en scène et une musique prenantes, en jouant avec notre désir de savoir, notre envie d'aller au-delà de ce qu'on a bien voulu nous dire, en insinuant des tas de choses, mais en ne prouvant pratiquement rien, en faisant mine de reconstituer un gigantesque puzzle, jusqu'à nous "bourrer le crâne" avec une nouvelle croyance. Tout ce méli-mélo pour nous livrer, une bonne fois pour toutes, la clé de l'énigme. Pour faire taire, une bonne fois pour toutes, toutes les questions, et pouvoir se reposer, enfin, dans la certitude. On fait mine de poser des questions, alors qu'on possède déjà, semble-t-il, sa conclusion. L'empressement et l'obsession de conclure, lorsqu'on recherche la vérité, ne sont pas de bons guides. Cela amène à simplifier à outrance, à déformer, à juger, et, finalement, à faire du cinéma. Et face à un produit aussi séduisant, le spectateur peu averti peut aisément perdre son esprit critique, et gober la "version alternative" qu'on lui aura fourguée dans la caboche, certain de faire à son tour partie de la petite communauté d'initiés qui connaît la vraie vérité que tous les autres s'évertuent à cacher.

Voici, pour finir, un exemple de petit clip "conspirationniste" réalisé sur le crash du Pentagone, et qui utilise les pires méthodes qui soient pour tenter de prouver qu'aucun Boeing n'est tombé là. On sélectionne les seuls témoignages qui confirment notre croyance, on nous indique qu'ils sont oculaires alors qu'ils sont essentiellement auditifs, on dissimule tous les autres témoignages - réellement oculaires - qui la contredisent, et qui sont beaucoup plus nombreux, on tronque des citations pour leur faire dire ce qu'elles ne disent pas lorsqu'elles sont complètes, on joue avec des images peu explicites, on pose au spectateur des questions "troublantes" auxquelles, bien entendu, il ne peut pas répondre, mais qui suggèrent qu'on lui ment, on lui demande, par exemple, ce qui peut bien se cacher sous une grosse bâche bleue que des hommes s'empressent d'emmener ailleurs, alors que d'autres images ont montré qu'il s'agissait d'une des nombreuses tentes bleues qui ont été installées devant le Pentagone à la suite du crash, on démarre le clip avec un discours (semble-t-il) d'Hitler en fond sonore, on saupoudre ensuite tout ça d'un peu de musique des Dust Brothers et de Marilyn Manson, et le tour est joué : toutes les interrogations légitimes soulevées par ailleurs sont discréditées par ce déluge de mauvais procédés.

Quand on voit les procédés utilisés par de nombreux conspirationnistes pour asséner leur "vérité", on a presque envie de se ranger, par réaction, dans le camp de ceux qui acceptent sans sourciller l'histoire officielle. Aux clips et autres films à sensation, je crois qu'il faut définitivement préférer la froide analyse. Car la passion, même si elle est à la base de la démarche de réflexion, est, lorsqu'il s'agit de penser, mauvaise conseillère. Ou alors, il faut être bien conscient des mouvements passionnels qui nous animent, et qui peuvent nous tromper, nous égarer. Et accepter d'avance l'idée qu'on est peut-être en train de s'égarer. Et accepter d'être corrigé, de renier certaines de ses idées bien installées. Moi-même, j'ai peut-être, dans ces articles, participé à colporter pas mal de bêtises, qui sait... Il faut simplement espérer qu'elles finiront par être détectées et corrigées, et qu'elles participeront à tracer un chemin vers une histoire officielle plus crédible, moins pleine de trous et moins recouverte d'ombres. Seule la pensée froide nous y mènera peut-être...

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